Aurait-il fallu « Inviter la Terre » à Copenhague ?

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Parmi les multiples réactions à l’échec de Copenhague, une interview de Michel Serres paru le 21 décembre dans Le Monde a retenu mon attention, notamment en raison de son titre : « On a oublié d’inviter la Terre à la conférence sur le climat ». Ce titre a été inspiré par le passage suivant de l’interview :

L’échec [de Copenhague] était donc écrit d’avance ?

Il était en tout cas probable, et pour une raison simple : on a oublié d’inviter à Copenhague un partenaire essentiel, composé d’air, de feu, d’eau et d’êtres vivants. Cette absente, qui n’a encore jamais siégé dans aucun Parlement, je l’appelle la « Biogée », pour dire en un seul mot la vie et la Terre. C’est un pays dont nous sommes tous issus. Qui va représenter ce pays-là ? Quel sera son ambassadeur, quelle langue parlera-t-il ? Cela reste à inventer. Mais nos institutions ne peuvent plus désormais se contenter de jeux à deux. Le jeu de demain doit se jouer à trois : nous ne pourrons plus rien faire sans tenir compte de la Biogée.

J’ai du respect pour Michel Serres, qui est un homme d’une grande érudition. Certaines pages de lui sont écrites dans une langue admirable. J’ai dû, il y a quelques mois, faire un petit discours juste après lui, et je peux vous dire que, pour éviter la comparaison avec sa façon de manier les mots et l’humour, j’aurais bien aimé avoir pu parler le premier. J’avoue pourtant avoir beaucoup du mal à comprendre comment il est possible de tenir sérieusement les propos de l’extrait ci-dessus.

Parmi les objections que lui avaient valu son célèbre ouvrage sur notre rapport à la nature, Le Contrat naturel, il y avait la question suivante : si l’humanité peut certes envisager de signer un contrat avec la nature, cette dernière en revanche n’a pas de bras pour signer un tel contrat. Une objection pragmatique à laquelle Michel Serres répondait en expliquant que, bien sûr, son idée de contrat naturel devait être comprise dans un sens plus profond. Même si cette explication peut paraître un peu frustrante, on peut lui accorder le bénéfice du doute. En effet, toute anticipation se fait nécessairement avec des mots inadaptés et des idées vagues. On peut même défendre que ce caractère vague est une condition de la pertinence de l’anticipation, pour lui permettre de gagner en souplesse ce qu’elle perd en précision.

Mais ce passage de l’interview montre que l’idée de Michel Serres n’est pas (ou plus) seulement de nature philosophique, et qu’il a bien l’intention de la voir se réaliser de façon très concrète, hic et nunc. Il dit en effet explicitement qu’on a « oublié d’inviter » ladite Biogée à la conférence sur le climat. Or il ne peut en aucun cas s’agir d’un simple « oubli » puisque, dans la propre perspective de Michel Serres, l’objectif n’est pas aujourd’hui d’inviter mais d’inventer cet ambassadeur. Ce qui est présenté comme un oubli relève donc d’une impossibilité pure et simple à l’heure où nous parlons.

D’ailleurs, cette impossibilité a été relevée il y a fort longtemps : je me suis laissé dire que, dès l’Antiquité, certains auteurs contestaient le bien fondé du végétarisme en expliquant qu’il n’était pas possible de se mettre d’accord avec les animaux pour signer quelque traité de non agression que ce soit. La problématique de Michel Serres est-elle très différente ?

Je ne vois pas bien en quoi le débat intellectuel pourrait profiter de réflexions sur un nouvel avatar de la « Terre-mère ». Je suis toutefois disposé, au moins le temps de l’exercice, à en accepter l’existence, à condition que, plutôt que de spéculatives réflexions sur sa nature, l’on tâche prioritairement de répondre aux questions suivantes : comment faire en sorte que l’« ambassadeur de la Biogée » ne finisse pas par s’incarner dans un banal clergé ? Pourquoi cette Gaïa revisitée serait-elle une entité parlant d’une seule voix, alors que la théorie de l’évolution montre à l’inverse que la logique du vivant est vierge de toute intention, de toute direction ? Des réponses cohérentes à ces questions me permettraient, peut-être, d’accorder à cette « hypothèse Biogée » un intérêt allant au-delà du simple jeu d’esprit. En attendant, je doute de l’utilité, même intellectuelle, de ce néologisme.

Si Michel Serres lit ces lignes, qu’il sache qu’il est le bienvenu sur le site Skyfal pour présenter, même brièvement, ses réponses à ces questions.

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