Mots d’enfant

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En novembre 2009 s’est déroulée la manifestation Savante Banlieue, version locale de la Fête de la science, organisée par l’agglomération Plaine Commune (Seine-Saint-Denis). Comme depuis plusieurs années, j’y ai présenté à des collégiens divers exposés de mathématiques. L’un de ces exposés a pour fil conducteur une tablette scolaire babylonienne (YBC 7289), qui est la plus ancienne attestation connue d’un nombre extraordinaire entre tous : la racine carrée de 2.

Tout cela vous semble sans rapport avec le climat ? À moi aussi. Le carbocentrisme est pourtant parvenu à se tailler une place au cœur même de l’histoire antique de la théorie des nombres. Comment ?

Pour le savoir, il faut préciser que, pour susciter l’intérêt des élèves, avant de leur parler de cet écolier babylonien d’il y a près de quatre mille ans qui a écrit la tablette YBC 7289, je leur fais imaginer un instant ce qui se passerait si l’une de leurs propres copies de mathématiques était conservée à l’abri de la chaleur, de la lumière et de l’humidité, pour finalement être retrouvée par un archéologue dans quatre mille ans. L’exposé en était là quand l’un des élèves a pris la parole pour dire :

— De toute façon, dans quatre mille ans, on sera tous morts.

Tout le monde a ri, et à juste titre, à l’énoncé de cette évidence, puis ce même élève a précisé :

— … morts à cause du réchauffement climatique.

Fallait-il interrompre l’exposé pour embrayer sur-le-champ sur une conférence sur le climat ? Non, bien sûr, même si l’idée m’a traversée – c’est humain. En tout cas, je m’en suis voulu de mon manque de répartie : nulle réplique ne m’est venue pour rectifier ces mots d’enfant et soulager ainsi ma conscience de climato-sceptique. Mais le plus important de cette histoire est bien sûr ailleurs.

J’ai confiance en la science pour nous débarrasser du carbocentrisme. Je pense aussi que les sceptiques finiront par rallier à leur cause les politiques et les décideurs. Qu’en sera-t-il, en revanche, de cet élève ? Qui ira lui expliquer que son angoisse n’avait pas lieu d’être ? Même si dès demain, médias, partis politiques et scientifiques parlent d’une seule voix pour dire que le carbocentrisme est une théorie fausse, il est impossible d’espérer que cette voix fera la une aussi longtemps que les innombrables « alertes climatiques » de ces dernières années. Cet enfant, je devrais dire ce citoyen, aura-t-il donc jamais l’occasion d’apprendre le fin mot de l’histoire ? J’en doute.

Il ne s’agit pas ici de donner dans l’émotionnel en utilisant abusivement le stéréotype de l’« enfant pur » (d’autant que l’allure de l’enfant en question était plus proche de l’imagerie courante du jeune de banlieue que de celle des images d’Épinal). L’on peut faire dire à peu près n’importe quoi à des enfants de cet âge, et diverses associations militantes ne manquent pas d’en profiter pour soutenir à travers eux la « cause climatique ». L’exemple que je donne ne peut toutefois pas être confondu avec une facilité de ce genre, pour deux raisons. La première est qu’il s’agit d’un exemple authentique et non fabriqué. La seconde est que l’initiative du commentaire sur le « réchauffement climatique » est sortie de rien, elle n’avait aucun rapport avec le sujet de l’exposé. C’est une angoisse infantile devant l’avenir qui a choisi, ce jour-là, de s’exprimer.

J’ai beaucoup de mal à imaginer que cet exemple serait exceptionnel. Il me semble au contraire qu’il n’est que la partie émergée de ce qui pourrait bien être la fabrication d’un continent d’angoisse sur lequel nous habituons la génération suivante à vivre. Il se pourrait que nous ayons grand mal à dissiper les effets d’un tel choix.

Certes, aucun carbocentriste sérieux ne cautionnerait des propos aussi naïfs que ceux de cet élève. Serait-il donc excessif de demander aux carbocentristes d’en être comptables ? Noel Keenlyside, un scientifique carbocentriste, fut il y a quelque mois très angoissé à l’idée que l’une de ses publications puisse apporter de l’eau au moulin des sceptiques. Il expliqua ainsi lors d’une interview avoir « beaucoup réfléchi à la manière de présenter » son travail, pour « ne pas qu’il soit interprété d’une mauvaise manière » (précisant qu’il espérait que son article de recherche « ne servira[it] pas d’argument à Exxon-Mobile et autres sceptiques »). Je veux croire que les carbocentristes apportent le même soin à ce que leurs propos ne soient pas compris comme des annonces de fin du monde par de trop influençables oreilles. Il est en tout cas au moins un collégien d’Aubervilliers pour lequel cette exigible prudence n’a pas suffi.

(article publié sur Skyfal)

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